CHAPTER TWO

Second Chapter (Version L: First Printed Version, Paris 1740)

Chapitre II.

De l’Existence de Dieu.

§. 18.

1[38] Marginal note: L’étude de la Physique nous conduit à la connoissance d’un Dieu. L’Etude de la nature nous éleve à la connoissance d’un Etre suprême; cette grande vérité est encore plus nécessaire, s’il est possible, à la bonne Physique qu’à la Morale, & elle doit être le fondement & la conclusion de toutes les recherches que nous faisons dans cette science.

2 Marginal note: Precis des preuves de cette grande vérité. Je crois donc indispensable de commencer par vous mettre sous les yeux un précis des preuves de cette importante vérité, par lequel vous pourrez juger par vous-même de son évidence. [39]

3 §. 19. I°. Quelque chose existe, puisque j’existe.

4 2°. Puisque quelque chose existe, il faut que quelque chose ait existé de toute éternité, sans cela il faudroit que le néant qui n’est qu’une négation eût produit tout ce qui existe, ce qui est une contradiction dans les termes, car, c’est dire qu’une chose a été produite, & ne reconnoître cependant aucune cause de son existence.

5 3°. L’Etre qui a existé de toute éternité doit exister nécessairement & ne tenir son existence d’aucune cause, car s’il avoit reçû son existence d’un autre Etre, il faudroit que cet autre Etre existât par lui-même, & alors c’est lui dont je parle, & c’est Dieu, ou bien il tiendroit encore son existence d’un autre: on voit aisément qu’en remontant ainsi à l’infini, il faut arriver à un Etre nécessaire qui existe par lui-même, ou bien admettre une chaîne infinie d’Etres, lesquels pris tous ensemble, n’auront aucune cause externe de leur existence (puisque tous les Etres entrent dans cette chaîne infinie) & qui, chacun en particulier, n’en auront aucune cause interne, puisqu’aucun n’existe par lui-même, & qu’ils tiennent tous l’existence les uns des autres dans une gradation à l’infini. Ainsi, c’est supposer une chaîne d’Etres qui séparement ont été produits par une cause, & qui tous ensemble n’ont été produits par rien, ce qui est une contradiction dans les termes. Il y a donc [40] un Etre qui existe nécessairement, puisqu’il implique contradiction qu’un tel Etre n’existe pas.

6 4°. Tout ce qui nous environne naît & perit successivement; rien ne joüit d’un état nécessaire, tout se succede, & nous nous succedons nous-mêmes les uns aux autres; il n’y a donc que de la contingence dans tous les Etres qui nous environnent, c’est-à-dire, que le contraire est également possible, & n’implique point contradiction, (car c’est ce qui distingue un Etre contingent d’un Etre nécessaire.)

7 5°. Tout ce qui existe a une raison suffisante de son existence, ainsi il faut que la raison suffisante de l’existence d’un Etre soit dans lui, ou hors de lui: or la raison de l’existence d’un Etre contingent ne peut être dans lui, car s’il portoit la raison suffisante de son existence en lui, il seroit impossible qu’il n’existât pas, ce qui est contradictoire à la définition d’un Etre contingent; la raison suffisante de l’existence d’un Etre contingent doit donc nécessairement être hors de lui, puisqu’il ne sauroit l’avoir en lui-même.

8 6°. Cette raison suffisante ne peut se trouver dans un autre Etre contingent, ni dans une suite de ces Etres, puisque la même question se retrouvera toujours au bout de cette chaîne quelque loin qu’on la puisse étendre: il faut donc en venir à un Etre nécessaire qui contienne la raison suffisante de l’existence de tous les Etres contingens, & de la sienne propre, & cet Etre c’est Dieu. [41]

9 §. 20. Marginal note: Les attributs de Dieu. Il est éternel. Les attributs de cet Etre suprême sont une suite de la nécessité de son existence.

10 Ainsi il est éternel, c’est-à-dire, qu’il n’a point eu de commencement, & qu’il n’aura jamais de fin, car si l’Etre nécessaire avoit commencé, il faudroit ou qu’il eût agi, avant que d’être, pour se produire, ce qui est absurde, ou bien que quelque chose l’eût produit, ce qui est contre la définition de l’Etre nécessaire.

11 Il ne peut avoir de fin, parce que la raison suffisante de son existence residant en lui, elle ne peut jamais l’abandonner; de plus, ce qui est contraire à une chose nécessaire, implique contradiction, & est par conséquent impossible: il est donc impossible que l’Etre nécessaire cesse d’exister, de la même façon qu’il est impossible que trois fois 3. fassent 8.

12 Marginal note: Immuable. Il est immuable, car s’il changeoit il ne seroit plus ce qu’il étoit, & par conséquent il n’auroit pu exister nécessairement: il faut deplus que chaque état successif ait sa raison suffisante dans un état precedent, celui-là dans un autre, & ainsi de suite: or comme dans l’Etre nécessaire on ne parviendroit jamais au dernier état, puisque l’Etre n’a jamais commencé, un état successif quelconque seroit sans raison suffisante, s’il étoit susceptible de succession; ainsi, il ne peut point y avoir de changement, ni de succession dans l’Etre nécessaire.

13 Marginal note: Simple. Il suit clairement de ce qu’on vient de dire; [42] que l’Etre nécessaire ne sçauroit être un Etre composé, qui n’existe qu’autant que ses parties sont liées ensemble, & qui peut être détruit par la dissociation de ces mêmes parties, & que par conséquent l’Etre existant par lui-même est un Etre simple.

14 Marginal note: Le Monde ni notre Ame ne peuvent être l’Etre nécessaire. §. 21 Le Monde que nous voyons ne sçauroit être l’Etre nécessaire, car il est composé de parties & il y a une succession continuelle en lui, ce qui est absolument contradictoire aux attributs que je viens de montrer appartenir à l’Etre nécessaire.

15 Par la même raison, la Matiere ni les Elémens de la Matiere ne peuvent point être l’Etre nécessaire.

16 Notre Ame ne peut point être non plus cet Etre nécessaire, car ses perceptions changeant continuellement, elle est dans des variations perpétuelles, mais l’Etre nécessaire ne peut varier: notre Ame n’est donc point l’Etre nécessaire.

17 L’Etre existant par lui-même est donc un Etre différent du Monde que nous voyons, de la Matiere qui compose ce Monde, des élemens qui composent cette Matiere, & de notre Ame; & il contient en lui la raison suffisante de son existence, & de celle de tous les Etres qui existent.

18 Marginal note: L’Etre nécessaire, c’est-à-dire Dieu, doit être unique. §. 22. On voit aisément par tout ce qui vient [43] d’être dit, qu’il ne peut y avoir qu’un Etre nécessaire, car s’il y avoit deux Etres qui existassent nécessairement, & indépendamment l’un de l’autre, il seroit possible que chacun existât seul, & par conséquent ni l’un ni l’autre n’existeroit nécessairement.

19 §. 23. Il est évident que tout ce qui est possible n’existe pas, & qu’une infinité de choses qui pourroient arriver, n’arrivent point. Alexandre, par exemple, au lieu de détruire l’Empire des Perses, pouvoit tourner ses armes contre les Peuples de l’Occident, ou bien vivre paisiblement dans son Royaume: il pouvoit prendre enfin une infinité de partis différens de celui qu’il a pris, qui auroient tous fait naître une infinité de combinaisons qui étoient possibles alors, & qui auroient produit des évenemens tous différens de ceux qui sont arrivés; les évenemens que contiennent les Romans sont dans le même cas; ils pourroient arriver si une autre suite de choses avoit lieu, ce sont des histoires d’un Monde possible auquel il manque l’actualité, car chaque suite de choses constituë un Monde qui seroit différent de tout autre par les évenemens qui lui seroient particuliers; ainsi, l’on peut concevoir une telle suite de causes qui auroit fait naître les évenemens qui sont dans Zaïde, ou ceux de la Reine de Navarre, car ces évenemens sont possibles, & il ne leur manque que l’actualité; de même, on peut concevoir des [44] Univers possibles, dans lesquels il y auroit d’autres Etoiles & d’autres Planetes; & comme les différens rapports de ces Univers peuvent être combinés d’une infinité de maniéres, il y a une infinité de Mondes possibles, dont un seul éxiste actuellement.

20 Lorsqu’il n’y avoit encore rien de produit, & qu’aucun de ces Mondes possibles n’éxistoit, ils étoient tous également K: Handwritten correction to sansen pouvoir de parvenir à l’éxistence; & ils attendoient, pour ainsi dire, qu’une puissance externe les y appellât, & les rendît actuels; car ce qui n’éxiste point, ne peut contribuer à son éxistence qu’idéalement; c’est-à-dire, autant qu’il renferme certaines déterminations, que le reste ne renferme pas, & qui peuvent déterminer un Etre Intelligent à le choisir pour lui donner l’éxistence.

21 Il faut qu’il y ait une raison suffisante de l’actualité du Monde que nous voyons, puisqu’une infinité d’autres Mondes étoient possibles: or cette raison ne peut se trouver que dans les différences qui distinguent ce Monde-ci, de tous les autres Mondes: il faut donc que l’Etre nécessaire se soit représenté tous les Mondes possibles, qu’il ait considéré leurs arrangemens divers, & leurs différences, pour avoir pû se déterminer ensuite à donner l’actualité à celui qui lui plaisoit le plus.

22 Marginal note: Dieu est un Etre Intelligent. La représentation distincte des choses fait l’entendement, or l’Etre nécessaire qui a dû se représenter tous les Mondes possibles avant de [45] créer celui-ci, est donc un Etre intelligent, dont l’entendement est infini, car tous les Mondes possibles renferment tous les arrangemens possibles de toutes les choses possibles; ainsi, cet Etre que nous nommons Dieu est un Etre intelligent, qui voit non-seulement tout ce qui arrive actuellement; mais encore tout ce qui arriveroit dans quelque Combinaison des choses possibles que ce puisse être, car tout ce qui est possible, entre dans les Mondes qu’il contemple sans cesse, & qui se jouënt, pour ainsi dire, devant lui.

23 §. 24. Comme la succession est une imperfection attachée au fini, il n’y a point de succession dans les perceptions de Dieu, qui se représente à la fois tous les Mondes possibles Marginal note: Et son intelligence est infiniment au-dessus de la nôtre. avec tous leurs changemens possibles; & comme il y a dans nos idées une infinité de choses confuses, & que nous ne distinguons point à cause de leur multiplicité, les idées que Dieu a des choses étant infiniment distinctes, elles sont infiniment différentes des nôtres, comme seroit à peu près l’idée que nous avons de la Lune d’avec celle, qu’en auroit un homme qui auroit demeuré longtems dans cette Planete. La façon dont Dieu voit & se représente toutes les choses possibles, est donc incompréhensible pour nous. Ainsi nous ne pouvons nous former d’idée distincte de l’entendement Divin, il est comme la Création, au nombre des choses [46] qu’il nous est impossible de comprendre & de nier. Souvenons-nous toujours, quand nous voudrons comprendre l’entendement de Dieu, de cet Enfant, que Saint Augustin vit au bord de la mer, qui essayoit de mettre l’Océan dans une cocque de Noisette; & nous aurons par là une foible idée de la présomption d’un Etre, dont l’entendement est fini, & qui veut se faire une idée claire de l’entendement du Créateur.

24 Marginal note: Il est libre. §. 25. Le choix que Dieu a fait parmi tous les Mondes possibles, du Monde que nous voyons, est une preuve de sa liberté, car ayant donné l’actualité à une suite de choses, qui ne contribuoit en rien par sa propre force à son éxistence, il n’y a point de raison, qui Handwritten correction from pût empecher to pût L’empecher in K and pût empecher in the copy of the BnF dut l’empêcher de donner l’éxistence aux autres suites possibles, qui étoient toutes dans le même cas, quant à la possibilité: il a donc choisi la suite de choses, qui composent cet Univers pour la rendre actuelle, parce qu’elle lui plaisoit le plus; Not in the copy of the 1740 print of the BnF (Bibliothèque Nationale de France). il a été le maître absolu de son choix; l’Etre nécessaire est donc un Etre libre: car agir suivant le choix de sa propre volonté, c’est être libre.

25 Marginal note: Infiniment sage . §. 26. Mais le choix qu’il a fait de ce Monde, il ne l’a pas fait sans raison, car l’intelligence suprême ne se conduira pas sans intelligence: or puisque nous jugeons ici-bas qu’un Etre est plus ou moins intelligent, suivant qu’il se détermine par des raisons plus ou moins suffisantes, Dieu étant [47] le plus parfait de tous les Etres, aucune de ses actions ne peut être sans une raison suffisante: il a donc eu une raison pour se déterminer à créer un Monde, & cette raison est la satisfaction qu’il a trouvée à communiquer une partie de ses perfections, & la raison qui l’a déterminé à donner l’actualité à ce Monde-ci plûtôt qu’à tout autre, a été la plus grande perfection, qu’il a trouvée dans celui-ci; Not in the copy of the 1740 print of the BnF (Bibliothèque Nationale de France). mais cette raison n’est point hors de Dieu, ni antecedente à lui; il la trouve dans lui-même, elle fait partie de son intelligence: car tous les Mondes possibles étant des suites de choses coëxistantes, & successives, ces suites possedent différens degrés de perfection, selon qu’elles sont plus ou moins bien liées ensemble, & qu’elles tendent avec plus ou moins d’harmonie à une fin générale; or la contemplation de la perfection est la source du plaisir dans les Etres intelligens, car ce qui a le plus de perfection, plait d’avantage, & un Etre raisonnable ne desire les choses qu’à proportion qu’il y remarque des perfections; mais comme notre entendement est borné, & que nous sommes sujets à nous tromper dans les jugemens que nous portons, nous prenons souvent une perfection apparente pour une perfection rélle; L: mais BnF au contraire Dieu voyant les choses avec un entendement infini, il ne peut être trompé par les apparences, ni choisir le mauvais, faute de connoître le meilleur; il apperçoit donc parmi tous les Mondes possibles le meilleur & le plus parfait, & cette plus grande perfection est la raison suffisante de la préférence qu’il a donnée à ce Monde-ci sur [48] tous les autres Mondes possibles: l’Etre nécessaire est donc infiniment sage, car il n’appartient qu’à un Etre, dont la Sagesse est infinie, de choisir le plus parfait.

26 §. 27. C’est de cette Sagesse infinie du Créateur que les causes finales, ce principe si fécond dans la Physique, & que quelques Philosophes en ont voulu bannir bien mal-à-propos, tirent leur origine; tout marque un dessein, & c’est être aveugle, ou vouloir l’être, que de ne pas appercevoir que le Créateur s’est Read: proposé propposé dans le moindre de ses Ouvrages des fins, qu’il obtient toujours, & que la Nature travaille sans cesse à exécuter: ainsi, cet Univers n’est point un Read: chaos cahos, une masse désordonnée, sans harmonie, & sans liaison, comme quelques déclamateurs voudroient le persuader; mais toutes les parties y sont arrangées avec une sagesse infinie, & aucune ne pourroit être transplantée ni ôtée de sa place, sans nuire à la perfection du tout.

27 En étudiant la Nature, on découvre quelque partie des vûës, & de l’art du Créateur dans la construction de cet Univers: ainsi, Virgile a eû raison de dire: Felix qui potuit rerum cognoscere causas; puisque la connoissance des causes nous éleve jusqu’au Créateur, & nous fait entrer dans le mystére de ses desseins, en nous faisant voir l’ordre admirable, qui régne dans l’Univers & les rapports de ses différentes parties, qui ne sont pas seulement des rapports nécessaires de [49] situation, comme d’être en haut ou en bas; mais des rapports d’un dessein dont tout porte l’empreinte; & plus le Monde vieillit, plus les hommes poussent loin leurs découvertes, & plus on trouve un dessein marqué dans la fabrique du Monde, & de la moindre de ses parties.

28 Marginal note: Ce Monde-ci est le meilleur des Mondes possibles. §. 28. Ce monde-ci est donc le meilleur des Mondes possibles, celui où il régne le plus de varieté avec le plus d’ordre, & où le plus d’effets sont produits par les Loix les plus simples. C’est l’Univers qui occupe la pointe de la Note at the bottom of the page: * M. de Leibnits continuant dans sa Théodicée le Dialogue entre Boëce & Valla, introduit le Prêtre d’Apollon, qui veut savoir l’origine des malheurs de Sexte Tarquin, & qui cherche cette origine dans le Palais des destinées, qui étoit une piramide composée de tous les Mondes possibles, dans laquelle le meilleur, qui étoit celui-ci, où Tarquin commettoit les crimes qui ont été la cause de la liberté Romaine, occupoit la pointe. piramide*, & qui n’en a point au-dessus de lui, mais bien une infinité au dessous qui décroissent en perfection, & qui n’étoient point dignes par conséquent d’être choisis par un Etre infiniment sage.

29 Toutes les objections tirées des maux qu’on voit régner dans ce Monde s’évanoüissent par ce principe, Marginal note: Les imperfections des parties contribuent à la perfection du tout dans cet Univers.Dieu les souffre dans l’Univers en tant qu’ils entrent dans la meilleure suite des choses possibles, & dont ils ne sçauroient être ôtés, sans ôter quelques perfections au tout; car tout l’Univers est lié ensemble, le moindre événement tient à une infinité d’autres qui [50]

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l’ont précédé, & une infinité d’autres tiennent à lui, & en naîtront. Pour juger donc d’un événement, il n’en faut point juger en particulier, & hors de la liaison, & de la suite des choses; mais il en faut juger par rapport à l’Univers entier, & par les effets qu’il produit dans tous les lieux, & dans tous les tems. Car de vouloir juger par un mal apparent de la perfection de l’Univers, c’est juger d’un tableau entier par un seul trait, & c’est une chimére de s’imaginer que toutes les imperfections puissent être ôtées, & le tout rester le même, ou devenir plus parfait: l’imperfection dans la partie contribue souvent à la perfection du tout; car lorsqu’il faut satisfaire à plusieurs régles à la fois pour arriver à une perfection générale, les régles se contredisent souvent, & forcent à des exceptions qu’il est impossible d’éviter, d’où naissent les imperfections dans la partie, lesquelles ne laissent pas de contribuer au tout le plus parfait qu’il soit possible d’éxécuter. L’œil humain, par exemple, ne pourroit voir les moindres parties d’un objet sans perdre la vûë du tout; nous verrions quelques points, très-distinctement, si nos yeux étoient des Microscopes, mais nous en perdrions l’ensemble. Il faut donc que notre vûë soit moins distincte pour se proportionner à nos besoins, puisque la distinction des moindres parties, & la vûë totale de l’ensemble ne peuvent être réünis; car il nous est plus utile de voir l’objet entier que de distin [51] guer tous ses points les uns après les autres: ainsi c’est une chimére de croire que l’oeil de l’homme eût été plus parfait, s’il eût distingué les moindres parties des choses, puisqu’au contraire une telle vûë nous eût été presqu’inutile.

30 La volonté générale de Dieu va sans doute au bien & à la perfection de chaque chose en particulier; mais sa volonté consequente, qui est le résultat de toutes ses volontés antécedentes, & qui peut seule s’éxécuter, va au bien, & à la plus grande perfection du tout, à laquelle la perfection des parties doit céder.

31 Il est vrai que nous ne pouvons voir tout ce grand tableau de l’Univer, ni montrer en détail comment la perfection du tout résulte des imperfections apparentes que nous croyons voir dans quelques parties, car il faudroit pour cela se représenter l’Univers entier, & pouvoir le comparer avec tous les autres Univers possibles, ce qui est un attribut de la Divinité (§. 23.) Mais notre impuissance sur cela ne peut nous faire douter que l’Intelligence suprême n’ait choisi le meilleur des Mondes pour lui donner l’éxistence: car l’Etre nécessaire qui se suffit à lui-même, & qui n’a besoin d’aucune chose hors de lui, n’a pû se proposer d’autres fins dans la Création de cet Univers, que de communiquer une partie de ses perfections à ses Créatures, & de faire un ouvrage digne de lui, puisqu’il se seroit manqué à lui-même, & qu’il auroit dérogé à ses perfections, s’il avoit pro [52] duit un Monde indigne de sa Sagesse.

32 Une suite de l’enchaînement des parties & du tout, c’est que toute imperfection ne peut être ôtée à l’homme; l’homme est un être fini, borné & limité dans tout par son essence: or combien de maux ne nous arrive-t’il pas, parceque notre entendement est limité, parce que nous ne saurions tout savoir, tout entendre, ni nous trouver par tout où notre présence seroit nécessaire ? Mais ce sont là des facultés que la Créature ne pourroit avoir sans devenir un Dieu: ainsi, les imperfections qui sont dans la Créature une suite de ses limitations, sont des imperfections nécessaires.

33 Marginal note: L’Etre suprême est infiniment bon. § 29. Il suit de tout ce que je viens de dire, que l’Etre suprême est infiniment bon; car s’étant déterminé à créer un Monde pour communiquer une partie de ses perfections infinies, il s’est déterminé à accorder l’actualité à la meilleure suite de choses possibles; il a accordé à chaque chose en particulier, autant de perfection essentielle qu’elle en pouvoit recevoir; & il a dirigé pas sa Sagesse les maux qui étoient inévitables dans cette suite de choses à de plus grands biens.

34 Marginal note: Et infiniment puissant. §. 30. Il est infiniment puissant; car Dieu s’étant représenté de toute éternité, tout ce qui est possible, son entendement est la source de toute possibilité, & rien ne pouvant jamais de [53] Marginal note: Son entendement est le principe de la possibilité, & sa volonté, la source de l’actualité des choses. venir possible que ce que Dieu a conçu comme tel, & rien n’étant actuel que ce à quoi il a bien voulu accorder l’éxistence, il est le principe de la possibilité, & de l’actualité de tout ce qui est actuel & possible.

35 §. 31. Dieu est le Maître absolu de cette suite de choses à laquelle il a accordé l’éxistence, il peut la changer & l’anéantir; car de même qu’on a vû qu’un Etre contingent ne peut se donner l’éxistence, il ne peut non plus se la conserver un moment par sa propre force. Ainsi, la raison de l’éxistence continuée ne peut être dans la Créature, qui ne peut ni commencer, ni continuer d’être, que par la volonté du Créateur, dont elle a besoin à tout moment pour se soutenir dans l’actualité qu’il lui a donnée.